Pérou : un pays use neuf présidents en une décennie

Pérou : un pays use neuf présidents en une décennie

Les Péruviens se sont rendus aux urnes pour élire leur neuvième président en dix ans. Un record d’instabilité qui place ce pays andin parmi les démocraties les plus fragiles d’Amérique latine. Depuis 2016, aucun chef d’État n’a terminé son mandat dans des conditions normales : destitutions, démissions, scandales de corruption et même un suicide ont jalonné cette décennie chaotique.

Le taux de confiance envers les institutions politiques atteint 6% en 2026 selon l’Institut d’études péruviennes, un chiffre qui témoigne d’une rupture profonde entre les citoyens et leurs représentants. Cette méfiance généralisée s’explique par les affaires de corruption qui ont éclaboussé l’ensemble du spectre politique, de l’extrême gauche à la droite conservatrice.

L’insécurité comme priorité absolue

Les crimes violents ont augmenté de 31% entre 2024 et 2025 dans la capitale Lima. Les extorsions, les enlèvements express et les règlements de comptes entre bandes criminelles rythment désormais le quotidien de millions de Péruviens. Dans certains quartiers populaires, les commerçants paient jusqu’à trois rackets différents pour maintenir leur activité.

Cette violence trouve son origine dans l’expansion des narcotrafiquants vénézuéliens et colombiens qui ont fait du Pérou leur nouvelle base arrière. Le pays produit désormais 580 tonnes de cocaïne par an, se classant au deuxième rang mondial derrière la Colombie. Les groupes criminels contrôlent des pans entiers du territoire, notamment dans les régions amazoniennes où l’État est quasiment absent.

Face à cette situation, les candidats rivalisent de propositions sécuritaires. L’un prône l’état d’urgence permanent dans quinze départements. Un autre propose la construction de prisons de haute sécurité sur des îles du Pacifique. Un troisième veut autoriser l’armée à intervenir sans autorisation judiciaire dans les zones urbaines sensibles.

Une classe politique discréditée

Quatre anciens présidents péruviens sont actuellement poursuivis par la justice ou en détention provisoire. Alberto Fujimori, Pedro Pablo Kuczynski, Martín Vizcarra et Pedro Castillo incarnent cette défaillance systémique. Alejandro Toledo purge une peine de prison pour corruption. Alan García s’est suicidé en 2019 au moment de son arrestation.

Le scandale Odebrecht a révélé que le géant brésilien du BTP avait versé 29 millions de dollars de pots-de-vin à des responsables péruviens entre 2005 et 2014. Cette affaire a ébranlé toutes les formations traditionnelles et ouvert la voie à des outsiders qui capitalisent sur le rejet de l’establishment.

Le Congrès péruvien affiche un taux d’approbation de 8%, l’un des plus bas au monde. Les députés changent régulièrement de parti, créant une instabilité permanente. Sur les 130 parlementaires élus en 2021, 47 ont déjà changé de formation politique, certains jusqu’à trois fois.

Des candidats anti-système en tête

Les sondages placent en tête trois profils radicalement opposés mais partageant le même discours anti-establishment. Un ancien militaire promet de gouverner avec « autorité et discipline ». Une économiste libérale veut dissoudre le Congrès et réécrire la Constitution. Un syndicaliste d’extrême gauche appelle à nationaliser les mines et à expulser les entreprises étrangères.

Aucun candidat ne dépasse 18% des intentions de vote à trois jours du scrutin. Cette fragmentation extrême garantit un second tour imprévisible où tout reste possible. Les électeurs indécis représentent 32% du corps électoral, un niveau jamais atteint depuis le retour à la démocratie en 2001.

Les partis traditionnels comme l’Alliance populaire révolutionnaire américaine ou Action populaire, qui ont dominé la vie politique pendant des décennies, ne présentent même plus de candidats crédibles. Leurs structures ont implosé sous le poids des scandales.

Une économie minée par l’instabilité

L’instabilité politique coûte cher au Pérou. La croissance économique est tombée à 1,7% en 2025, alors que le pays affichait des taux supérieurs à 5% au début des années 2010. Les investissements étrangers directs ont chuté de 43% depuis 2020, les entreprises redoutant l’imprévisibilité des décisions gouvernementales.

Le secteur minier, qui représente 60% des exportations péruviennes, subit de plein fouet cette situation. Les projets d’exploitation sont bloqués par des conflits sociaux que les gouvernements successifs ne parviennent pas à résoudre. Dans la région de Cajamarca, le gisement de Conga reste inexploité depuis douze ans malgré ses réserves estimées à 11 milliards de dollars.

Les bureaux de vote ferment à 16 heures locales. Les premiers résultats officiels sont attendus dans la soirée, mais personne ne parie sur une victoire au premier tour. Le Pérou s’apprête à prolonger son interminable crise politique, sans qu’aucune solution structurelle ne se dessine à l’horizon.

Articles similaires