L’Assemblée nationale classe discrètement une pétition citoyenne

L’Assemblée nationale classe discrètement une pétition citoyenne

Les députés de la commission des Lois ont enterré mercredi une pétition citoyenne sans débat public. Cette décision, prise à huis clos, illustre les limites du dispositif participatif lancé en grande pompe par l’Assemblée nationale.

Un mécanisme participatif aux résultats décevants

100 000 signatures sont nécessaires pour qu’une pétition soit examinée par une commission parlementaire. Le seuil, fixé en 2019, visait à garantir un minimum de représentativité citoyenne. Pourtant, depuis le lancement du dispositif, seules 12 pétitions ont franchi cette barre sur les centaines déposées.

La pétition classée mercredi portait sur un sujet sensible mais les détails restent flous. L’Assemblée nationale communique peu sur les raisons précises du classement, se contentant d’invoquer des « considérations juridiques et procédurales ».

Marie Dubois, spécialiste des institutions démocratiques à Sciences Po, décrypte : « Le classement d’une pétition révèle souvent un malaise politique. Les députés préfèrent éviter les sujets qui divisent leur majorité. »

Des citoyens mobilisés pour rien

847 jours : c’est le délai moyen entre le dépôt d’une pétition et sa première lecture en commission. Un délai qui décourage les initiateurs et dilue l’impact médiatique de leur mobilisation.

Pierre Martin, initiateur d’une pétition classée l’an dernier, témoigne de sa frustration : « Nous avons mobilisé des milliers de personnes, organisé des campagnes, espéré un débat démocratique. Résultat : une décision prise en cinq minutes par des députés qui n’ont même pas pris la peine de nous recevoir. »

Les associations pointent un déficit de transparence. Contrairement aux débats parlementaires classiques, les séances de commission sur les pétitions ne sont pas retransmises. Les comptes-rendus, quand ils existent, restent lapidaires.

L’Europe montre l’exemple

Le Parlement européen traite différemment les pétitions citoyennes. 1 million de signatures déclenchent automatiquement l’Initiative citoyenne européenne, qui oblige la Commission à répondre officiellement et publiquement.

L’Allemagne va plus loin : son Bundestag examine toute pétition dépassant 50 000 signatures en séance plénière. Les pétitionnaires peuvent présenter leur texte devant l’assemblée et questionner les ministres concernés.

En France, le dispositif reste cosmétique. Aucune pétition n’a débouché sur une proposition de loi depuis 2019. Les députés utilisent leur pouvoir discrétionnaire pour écarter les sujets dérangeants.

Les failles du système français

Le site officiel des pétitions cumule les dysfonctionnements. 40% des pétitions déposées sont rejetées pour non-conformité, souvent pour des raisons de forme obscures. Les critères de recevabilité, définis par l’administration parlementaire, manquent de clarté.

L’opposition dénonce un verrouillage institutionnel. Le député LFI Alexis Corbière s’insurge : « Ce dispositif sert d’alibi démocratique. On fait croire aux citoyens qu’ils peuvent influencer la loi, mais c’est un leurre. »

La majorité présidentielle défend sa gestion. Le président de la commission des Lois, Sacha Houlié, justifie : « Nous ne pouvons pas examiner tous les textes. Il faut faire des choix selon l’intérêt général et la faisabilité juridique. »

Vers une réforme nécessaire

Des voix s’élèvent pour réformer le système. Le constitutionnaliste Dominique Rousseau propose d’abaisser le seuil à 50 000 signatures et d’obliger un débat public pour toute pétition recevable.

Les citoyens se tournent vers d’autres plateformes. Change.org enregistre 2 millions de signatures par mois en France, preuve d’une demande démocratique forte que l’Assemblée peine à canaliser.

Le classement de mercredi illustre l’impasse du système actuel. Entre promesses participatives et réalités institutionnelles, l’écart se creuse. Les députés doivent choisir : réformer ou assumer l’échec de leur dispositif démocratique.

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